vendredi 26 juin 2009
La vraie vie
Ce travail de l'artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l'expérience, sous des mots quelque chose de différent, c'est exactement le travail inverse de celui qui, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-même, l'amour-propre, la passion, l'intelligence, et l'habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-même notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s'"observer", dont les apparences qu'on observe ont besoin d'être traduites et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées. Ce travail qu'avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d'imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c'est ce travail que l'art défera, c'est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu'il nous fera suivre."
Marcel Proust, Le temps retrouvé in A la recherche du temps perdu T. 4 (Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1989)
mercredi 10 juin 2009
Tout tout tout sur les hybrides au congrès de l'ABF
Juste un petit billet pour annoncer que le groupe bibliothèques hybrides de l'ABF sera sur le stand de l'ABF au Congrès annuel qui se tiendra à Paris du 11 au 14 Juin (stand A2).
Au programme : démonstrations, explications et rencontres avec les membres du groupe qui seront sur le stand. Nous nous chargerons également de faire des comptes rendus d'ateliers et de conférences sur le blog du Congrès, notamment par la diffusion des supports des intervenants. Nous alimenterons également un Twitter que vous pouvez suivre ici et retrouver dans la colonne de droite du blog du Congrès.
A l'heure où l'on s'interroge que les outils de partage en information documentation, nous aurons le plaisir de faire des démonstration du futur Bibliolab pour les congressistes qui passeront sur le stand. Pour les autres, le lancement officiel est prévu en Septembre prochain, probablement à l'occasion du Bookcamp. Histoire de vous mettre l'eau à la bouche voici ce dont il s'agit :
Issu d'une idée de Xavier Galaup, le Bibliolab est une plateforme animée par le groupe Bibliothèques Hybrides et qui
constituera une partie du nouveau portail ABF. Il est consacré au numérique, aux TIC et s'articule autour de 3 objectifs :
- Informer : grâce à des articles sur différentes thématiques
- Former : grâce à la mise à disposition de tutoriels sur les applications proposées sur le Bibliolab mais aussi sur d'autres services
- Expérimenter : grâce aux applications proposées sur le Bibliolab :
- Se créer et utiliser un blog
- Se créer et utiliser un agrégateur
Le Bibliolab mettra aussi en avant différentes ressources liées au groupe Bibliothèques Hybrides et à ses membres telles que :
- Calendoc, agenda collaboratif des journées professionnels en Sciences de l'information et de la documentation.
- Le blog du congrès ABF
- Les articles de la rubrique Le Billet des Hybrides dans la revue de Médiathèque(s) de l'ABF
- La carte des Bibliothèques 2.0
- La carte des jeux vidéo en bibliothèques
Alors rendez-vous au congrès ou sur son blog bande de bibliothécaires !
mardi 2 juin 2009
Codicille : Gérard Genette autofictif
J'oublie volontiers avoir un peu souffert il y a quelques années sur Figures IV, alors que je me laissais porter voluptueusement par des études littéraires tardives : ce livre a été pour moi une rencontre inattendue, une ouverture sur un nouveau mode de lecture exigeant, moins flottant que celui vers lequel je tendais naturellement.
Puis j'ai découvert Seuils (Seuil, 1987) à l'occasion d'un travail sur le livre en sémiotique de l'objet : passionnant de la première à la dernière ligne, car il m'a appris à regarder le livre et toutes ses interfaces sous un angle inédit - il serait d'ailleurs intéressant de réaliser une recherche équivalente sur les "seuils" des blogs.
Vinrent ensuite, au fil de mes curiosités, Palimpstes : la littérature au second degré (Seuil, 1982) et Mimologiques : voyage en Cratylie (Seuil, 1976) Autant de lectures marquées par le plaisir de cette intelligence et de ce style si peu banals.
Et voilà que Gérard Genette prolonge Bardadrac par un vif Codicille (Seuil, coll. Fiction & Cie, avril 2009) où il se livre et baguenaude en liberté, au gré d'un alphabet tout personnel à deux cent quatre-vingt six entrées : de A comme Again et Albussac à Z comme Zigue et Zou. On y croise Proust et Barthes, bien sûr, Derrida, Austin, Mitterrand, Goya (les deux), Borgès, le Cardinal de Retz, Maurice Blanchot, mais aussi six sortes de libido, des médialectes, des "souvenances", des faits historiques, des mots-chimères ("Rêvolution : changement de régime onirique"). Tout simplement délicieux !
Extrait de l'entrée "Bois" :
"Pour pratiquer la langue de bois, il n'est pas nécessaire d'avoir la gueule du même nom, mais cela peut aider, et réciproquement ; dans les deux cas, au physique et au moral, la langue est pâteuse. Je me suis pourtant réveillé un jour avec une gueule de bois de langue de bois, l'une m'incitant enfin à me défaire de l'autre."
A propos de Codicille :
"Genette, le vieil homme et l'enfant" sur le blog de Frédéric Forney, Le bateau libre
"Gérard Genette : un structuraliste en liberté", article d'Antoine Perraud sur Mediapart
Pour mieux connaître Gérard Genette :
"La métalepse. De la figure à la fiction" un entretien sur Vox Poetica
Et Gérard Genette sur Wikipédia
A noter : depuis plus de quarante ans, il est fidèle aux Editions du Seuil
mercredi 27 mai 2009
Une histoire pleine de livres
(J'ai écrit ce billet pour Marginales, mon blog Médiapart. Puisqu'il y est question de livres, de lecteurs, d'éditeurs et d'une bibliothèque, je le propose également ici)
On le sait maintenant, puisqu'il l'a avoué publiquement : Julien Coupat LIT. Oui. Il a un faible pour la philosophie. Ses amis aussi. Il est le chef d'un dangereux gang de jeunes lecteurs éduqués. A défaut de s'attribuer des actes revendiqués (et probablement commis) par d'autres, l'horrible présumé-terroriste passe le temps en lisant Michel Foucault (Surveiller et punir, c'est de circonstance) et L'insurrection qui vient (bonne lecture, si l'on fait abstraction de quelques mots malheureux sur les chemins de fer). Ce livre-là, non seulement il le lit, mais il est soupçonné - que dis-je ? - accusé de l'avoir écrit. Le présumé-terroriste est aussi présumé-écrivain. Et ça ne rigole pas : voilà plus de six mois qu'il est en prison à cause de ce livre-terroriste. Il était bien temps qu'il le lise et le relise ! Et son présumé-éditeur, Eric Hazan, a été mis à la question pendant plusieurs heures par les anti-terroristes. A se demander s'il ne serait pas un peu éditeur-terroriste - après tout, dans cette affaire pleine de livres, on trouve bien aussi un épicier-terroriste fortement soupçonné d'être, lui aussi, apte à la lecture et à l'écriture. On ne se méfie jamais trop des lecteurs-terroristes, ils sont capables de retourner la situation à leur avantage juste en utilisant leur arme favorite : les mots. La société peut légitimement les suspecter d'être des intellos. D'autant qu'ils ont plein d'amis et des soutiens dans le monde du livre, comme ces éditeurs récemment interpellés à Forcalquier et gardés à vue durant plusieurs jours.
J'ajouterai qu'on ne se méfie jamais trop, non plus, des bibliothèques pleines de livres que l'on peut présumer terroristes : une perquisition dans la bibliothèque-terroriste de ces jeunes gens, dans leur village-terroriste de Tarnac, n'était pas superflue. De gros lecteurs, figurez-vous, avec leurs 5000 ouvrages mis en commun. Cela prouve bien, n'est-ce pas ? Personne n'a été accusé d'en être le bibliothécaire-terroriste, mais l'enquête n'est pas close. Dans ce lieu propice à l'étude et à la réflexion, on a découvert pas moins de 27 livres subversifs. J'avoue que, en professionnelle du livre, je me pose bien des questions sur les 4970 livres non subversifs qui sont restés là-bas - que ne suis-je petite souris pour pouvoir me glisser dans cette bibliothèque...
J'ignore quel est l'avenir du livre en tant qu'objet sous sa forme actuelle, mais il n'est pas moribond et son présent me semble assuré : après tout, cette affaire pleine de livres a boosté les ventes d'au moins un titre, L'insurrection qui vient. Je terminerai par un texte extrait des carnets de Calaferte (1983), cité par Michèle Petit dans Eloge de la lecture : la construction de soi (Belin, 2005) : "Imaginer l'homme amputé de l'écriture et de son corollaire, la lecture, est faire référence à une société exclusivement soumise au réflexe mécanique où il n'aurait plus d'identité propre ; que ce décervelage soit préconisé par des bandes intéressées, certes, mais c'est sans compter avec l'exigence poétique, cette énergie vitale qui, sous quelque forme que ce soit, est comme implantée dans chaque individu, lui permettant, pour le moins, de s'assigner une dignité à titre individuel.
L'entretien de Julien Coupat avec Isabelle Mandraud et Caroline Monnot (Le Monde)
samedi 23 mai 2009
Un an déjà !
En un an, le Bibwebzine a reçu près de 7 000 visites - je dis bien "bibwebzine", pas "bibwbzune", "bibwebzinz" ou "bipwebzine". Vous êtes venus de 64 pays - quelle joie ! Les visiteurs sont très majoritairement parisiens ; viennent ensuite les Limougeauds, puis 400 autres villes réparties sur toute la France. Celle-ci est suivie d'assez près par la Belgique, ce dont je me réjouis tant je me sens proche de ce pays. Autres origines : le Canada, l'Espagne, la Suisse, les pays du Maghreb, les Etats-Unis, l'Allemagne, la Finlande, le Gabon, la Lituanie, la Roumanie, le Japon, le Brésil, la Chine, la Côte d'Ivoire... je ne les cite pas tous mais ne voudrais surtout pas oublier Saint-Vincent-et-les-Grenadines.
Vous êtes des gens sérieux, vraiment sérieux, je crois que je vais en tenir compte à l'avenir : les posts les plus lus ont trait à la notation administrative et l'évaluation, aux OPACs de nouvelle génération et au compte-lecteur. "La lecture, ce vice à punir" a également, actualité oblige, beaucoup de succès. Mon carnet de bord de préparation au concours de conservateur a été aussi pas mal lu.
Beaucoup de bibliothécaires parmi vous, de nombreux gens du livre :-)
Mais pas seulement. Voici quelques critères de recherche qui ont permis d'arriver ici :
* aide j'ai un exposé sur l'arc électrique
* comment rejoindre le bus 42 à partir de la ligne 74
* image andouillette frites
* laïcité du mur d'enceinte du cimetière
* prénom ayant un rapport entre le boulevard Hausmann et la tortue
* carapace tortue déteignant
* bon anniversaire en amarhique
Relèvent plutôt du domaine professionnel :
* super librarian
* métier où il y a du risque (!)
* classification dewey pour les nuls
* aleph le sigb qui rend fou
* blog de Bertrand Calenge (!)
* Bertrand Calenge est-il sur facebook (décidément !)
* punir par la lecture (!!!)
Relèvent vraiment du n'importe quoi :
* african bushmen reveal genital growth mysteries
* blog lolo de reims fait caca dans les toilettes avec son collant
* liste des inscrits sur facebook à Limoges
* kool shen en couple ?
Enfin, celui qui m'a vraiment amusée : les dessins drôles au boulot organigramme de la hiérarchie.
dimanche 17 mai 2009
Des livres comme virus éditoriaux
Cher Eric,
Tu trouveras ci-joint la nouvelle version, largement augmentée et tirée à part, d'Hommes-machines, mode d'emploi. Contre toute apparence, il ne s'agit pas d'un livre, mais d'un virus éditorial.
Le Livre, en tant qu'il se tenait face à son lecteur dans la même feinte complétude, dans la même suffisance close que le Sujet classique devant ses semblables, est, non moins que la figure classique de l'"Homme", une forme morte.
La fin d'une institution s'éprouve toujours comme la fin d'une illusion. Et c'est aussi bien le contenu de vérité en vertu duquel cette chose passée est déterminée comme mensonge qui apparaît alors. Que, par-delà leur caractère de clôture, les grands livres n'aient jamais cessé d'être ceux qui parvenaient à créer une communauté ; qu'en d'autres termes, le Livre ait toujours eu son existence hors de soi, voilà qui ne fut admis qu'à une date somme toute assez récente. Il paraît même que camperait encore quelque part sur la rive gauche de la Seine une certaine tribu, une communauté du Livre, qui trouverait dans cette doctrine tous les éléments d'une hérésie.
Tu es bien placé pour constater que la fin du Livre ne signifie pas sa brutale disparition de la circulation sociale, mais au contraire son absolue prolifération. Le foisonnement quantitatif du Livre n'est qu'un aspect de sa présente vocation au néant, tout comme sa consommation balnéaire et le pilon, qui en sont deux autres.
Dans cette phase, il y a donc certes encore des livres, mais ils ne sont plus là que pour abriter l'action corrosive de VIRUS EDITORIAUX. Le virus éditorial expose le principe d'incomplétude, l'insuffisance fondamentale qui est à la base de l'objet publié. Il se cale par les mentions les plus explicites, par les indications les plus grossièrement pratiques - adresse, contact, etc. - dans la perspective de réaliser la communauté qui lui manque, la communauté encore virtuelle de ses lecteurs véritables. Il place en un coup le lecteur dans une position telle que son retrait ne soit plus tenable, telle du moins que ce retrait ne peut plus être neutre. C'est dans ce sens-là que nous efflanquerons, aiguiserons, préciserons la Théorie du Bloom.
[...]
Amicalement,
Tiqqun, Théorie du Bloom (La Fabrique éditions, 2000)
dimanche 10 mai 2009
Des illisibles
Claro, Le clavier cannibale (Inculte, 2009)
Le blog de Claro, c'est ici
lundi 4 mai 2009
Les transformations silencieuses
François Jullien, Les transformations silencieuses (Grasset, 2009)
jeudi 30 avril 2009
La lecture, ce vice à punir
Il y a quelques mois, ptilonorhynque disait se sentir "quelque peu perturbée" en déballant le contenu de sa bibliothèque sur Babelio : impression de se livrer, de se dévoiler un peu trop, de se mettre en danger. Eh bien, il faut le savoir, les livres que nous possédons dans nos bibliothèques peuvent retenus contre nous. Par la justice de notre pays. C'est ce qui vient de se produire à la bibliothèque collaborative de Tarnac, petite bourgade du Plateau de Millevaches (Corrèze) : les policiers y ont saisi vingt-sept livres (sur 5000) qu'ils ont estimés subversifs, pour les porter au dossier d'instruction dans le cadre de "l'affaire Coupat". J'aimerais beaucoup connaître la liste complète des titres saisis. Je sais seulement, grâce à un article de Libératon, que parmi eux figurent L'insurrection qui vient (gros succès de librairie depuis quelques semaines...), un livre de Toni Negri, une enquête du journaliste David Dufresne publiée chez Hachette-Livres, Maintien de l'ordre.
Lorsque j'ai eu connaissance de cette descente de police dans une bibliothèque, j'avoue que mon sang de bibliothécaire s'est mis à bouillonner. Je me suis interrogée sur le pouvoir du livre, aujourd'hui où tout circule si facilement sur internet. Les livres sont encore perçus comme un danger par les pouvoirs en place ! Ils peuvent être pris en considération par la justice comme élément à charge ! Aujourd'hui ! En France ! J'en suis abasourdie, partagée entre le rire et l'indignation. D'autant plus que ces ouvrages, il suffit d'aller dans une librairie ou une bibliothèque publique pour les trouver - on déniche aussi facilement, sur internet, de larges extraits de la prose fort intéressante du Comité invisible...
La petite bibliothèque de Tarnac n'est (n'était ?) certes pas une bibliothèque "publique" au sens où nous, professionnels, l'entendons habituellement. Le bibliobus de la bibliothèque départementale de prêt de la Corrèze n'y faisait peut-être pas de dépôt. Il s'agit d'une bibliothèque privée, mais gérée collectivement et largement ouverte aux amis, ainsi qu'à la population du village et du Plateau. Je n'ai jamais mis les pieds à Tarnac, mais j'imagine cette bibliothèque comme un lieu de vie, un espace mis en commun, propice à l'étude, à la réflexion et aux échanges, en lien étroit avec un autre lieu si important dans la vie d'un village : l'épicerie.
Les bibliothécaires apprécieront. Les autres aussi.
Pour prolonger : le blog de Benjamin, "épicier-terroriste" amateur de livres
vendredi 24 avril 2009
Mineur du livre à la British Library
Mes yeux, comme ceux de mes compagnons de travail, s'étaient adaptés à cette seule lumière tamisée et artificielle. Nous, les mineurs de livres, nous méprisions les lecteurs, leur arrogance, leur oisiveté, les jeux de séduction auxquels ils s'adonnaient entre eux. Ne se rendaient-ils pas compte qu'ils étaient dans une bibliothèque ? Même si nous étions un peu bizarres, un peu monstrueux même - véritables notes de bas de page du corps de leur texte -, ne pensaient-ils jamais à ce que nous faisions pour les approvisionner ? J'aimais pousser mon chariot, le dos courbé, dans les profondeurs de la terre, dans ce que Keats appelait les "passages sombres". Certains de ceux avec qui je travaillais peinaient dans cette vallée de livres depuis trente ans. Ils étouffaient mais se sentaient en sécurité, au milieu de cette forêt de papier où ils avaient fait leur trou. Il n'y avait pas de meilleur endroit où s'enterrer vivant."
Hanif Kureishi, Quelque chose à te dire (Christian Bourgois, 2008). Traduit de l'anglais par Florence Cabaret