samedi 18 juillet 2009

La Baule, bibliothèque


(les barreaux, c'est pour retenir le public captif ?)

vendredi 26 juin 2009

La vraie vie

"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas "développés". Notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini et, bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.

Ce travail de l'artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l'expérience, sous des mots quelque chose de différent, c'est exactement le travail inverse de celui qui, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-même, l'amour-propre, la passion, l'intelligence, et l'habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-même notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s'"observer", dont les apparences qu'on observe ont besoin d'être traduites et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées. Ce travail qu'avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d'imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c'est ce travail que l'art défera, c'est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu'il nous fera suivre."


Marcel Proust, Le temps retrouvé in A la recherche du temps perdu T. 4 (Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1989)

mercredi 10 juin 2009

Tout tout tout sur les hybrides au congrès de l'ABF

(Je n'y serai pas, mais je relaie bien volontiers l'info)


Juste un petit billet pour annoncer que le groupe bibliothèques hybrides de l'ABF sera sur le stand de l'ABF au Congrès annuel qui se tiendra à Paris du 11 au 14 Juin
(stand A2).

Au programme : démonstrations, explications et rencontres avec les membres du groupe qui seront sur le stand. Nous nous chargerons également de faire des comptes rendus d'ateliers et de conférences sur le blog du Congrès, notamment par la diffusion des supports des intervenants. Nous alimenterons également un Twitter que vous pouvez suivre ici et retrouver dans la colonne de droite du blog du Congrès.

A l'heure où l'on s'interroge que les outils de partage en information documentation, nous aurons le plaisir de faire des démonstration du futur Bibliolab pour les congressistes qui passeront sur le stand. Pour les autres, le lancement officiel est prévu en Septembre prochain, probablement à l'occasion du Bookcamp. Histoire de vous mettre l'eau à la bouche voici ce dont il s'agit :

Issu d'une idée de Xavier Galaup, le Bibliolab est une plateforme animée par le groupe Bibliothèques Hybrides et qui constituera une partie du nouveau portail ABF. Il est consacré au numérique, aux TIC et s'articule autour de 3 objectifs :




  • Informer : grâce à des articles sur différentes thématiques

  • Former : grâce à la mise à disposition de tutoriels sur les applications proposées sur le Bibliolab mais aussi sur d'autres services

  • Expérimenter : grâce aux applications proposées sur le Bibliolab :

    • Se créer et utiliser un blog

    • Se créer et utiliser un agrégateur




Le Bibliolab mettra aussi en avant différentes ressources liées au groupe Bibliothèques Hybrides et à ses membres telles que :


Alors rendez-vous au congrès ou sur son blog bande de bibliothécaires !

mardi 2 juin 2009

Codicille : Gérard Genette autofictif

"Comment un auteur si rébarbatif peut-il avoir écrit un livre qui l'est si peu ?" se sont étonnés certains critiques après la publication de Bardadrac (Seuil, 2006). Rébarbatif, Gérard Genette ? Que nenni ! Plutôt un délicieux textologue, ivre d'humour et d'érudition, à l'esprit et à l'écriture suraiguisés.

J'oublie volontiers avoir un peu souffert il y a quelques années sur Figures IV, alors que je me laissais porter voluptueusement par des études littéraires tardives : ce livre a été pour moi une rencontre inattendue, une ouverture sur un nouveau mode de lecture exigeant, moins flottant que celui vers lequel je tendais naturellement.

Puis j'ai découvert Seuils (Seuil, 1987) à l'occasion d'un travail sur le livre en sémiotique de l'objet : passionnant de la première à la dernière ligne, car il m'a appris à regarder le livre et toutes ses interfaces sous un angle inédit - il serait d'ailleurs intéressant de réaliser une recherche équivalente sur les "seuils" des blogs.

Vinrent ensuite, au fil de mes curiosités, Palimpstes : la littérature au second degré (Seuil, 1982) et Mimologiques : voyage en Cratylie (Seuil, 1976) Autant de lectures marquées par le plaisir de cette intelligence et de ce style si peu banals.

Et voilà que Gérard Genette prolonge Bardadrac par un vif Codicille (Seuil, coll. Fiction & Cie, avril 2009) où il se livre et baguenaude en liberté, au gré d'un alphabet tout personnel à deux cent quatre-vingt six entrées : de A comme Again et Albussac à Z comme Zigue et Zou. On y croise Proust et Barthes, bien sûr, Derrida, Austin, Mitterrand, Goya (les deux), Borgès, le Cardinal de Retz, Maurice Blanchot, mais aussi six sortes de libido, des médialectes, des "souvenances", des faits historiques, des mots-chimères ("Rêvolution : changement de régime onirique"). Tout simplement délicieux !

Extrait de l'entrée "Bois" :
"Pour pratiquer la langue de bois, il n'est pas nécessaire d'avoir la gueule du même nom, mais cela peut aider, et réciproquement ; dans les deux cas, au physique et au moral, la langue est pâteuse. Je me suis pourtant réveillé un jour avec une gueule de bois de langue de bois, l'une m'incitant enfin à me défaire de l'autre."



A propos de Codicille :
"Genette, le vieil homme et l'enfant" sur le blog de Frédéric Forney, Le bateau libre
"Gérard Genette : un structuraliste en liberté", article d'Antoine Perraud sur Mediapart

Pour mieux connaître Gérard Genette :
"La métalepse. De la figure à la fiction" un entretien sur Vox Poetica
Et Gérard Genette sur Wikipédia
A noter : depuis plus de quarante ans, il est fidèle aux Editions du Seuil



(billet rédigé dans le cadre de l'opération "Masse critique" orchestrée par Babelio)

mercredi 27 mai 2009

Une histoire pleine de livres

(J'ai écrit ce billet pour Marginales, mon blog Médiapart. Puisqu'il y est question de livres, de lecteurs, d'éditeurs et d'une bibliothèque, je le propose également ici)

On le sait maintenant, puisqu'il l'a avoué publiquement : Julien Coupat LIT. Oui. Il a un faible pour la philosophie. Ses amis aussi. Il est le chef d'un dangereux gang de jeunes lecteurs éduqués. A défaut de s'attribuer des actes revendiqués (et probablement commis) par d'autres, l'horrible présumé-terroriste passe le temps en lisant Michel Foucault (Surveiller et punir, c'est de circonstance) et L'insurrection qui vient (bonne lecture, si l'on fait abstraction de quelques mots malheureux sur les chemins de fer). Ce livre-là, non seulement il le lit, mais il est soupçonné - que dis-je ? - accusé de l'avoir écrit. Le présumé-terroriste est aussi présumé-écrivain. Et ça ne rigole pas : voilà plus de six mois qu'il est en prison à cause de ce livre-terroriste. Il était bien temps qu'il le lise et le relise ! Et son présumé-éditeur, Eric Hazan, a été mis à la question pendant plusieurs heures par les anti-terroristes. A se demander s'il ne serait pas un peu éditeur-terroriste - après tout, dans cette affaire pleine de livres, on trouve bien aussi un épicier-terroriste fortement soupçonné d'être, lui aussi, apte à la lecture et à l'écriture. On ne se méfie jamais trop des lecteurs-terroristes, ils sont capables de retourner la situation à leur avantage juste en utilisant leur arme favorite : les mots. La société peut légitimement les suspecter d'être des intellos. D'autant qu'ils ont plein d'amis et des soutiens dans le monde du livre, comme ces éditeurs récemment interpellés à Forcalquier et gardés à vue durant plusieurs jours.

J'ajouterai qu'on ne se méfie jamais trop, non plus, des bibliothèques pleines de livres que l'on peut présumer terroristes : une perquisition dans la bibliothèque-terroriste de ces jeunes gens, dans leur village-terroriste de Tarnac, n'était pas superflue. De gros lecteurs, figurez-vous, avec leurs 5000 ouvrages mis en commun. Cela prouve bien, n'est-ce pas ? Personne n'a été accusé d'en être le bibliothécaire-terroriste, mais l'enquête n'est pas close. Dans ce lieu propice à l'étude et à la réflexion, on a découvert pas moins de 27 livres subversifs. J'avoue que, en professionnelle du livre, je me pose bien des questions sur les 4970 livres non subversifs qui sont restés là-bas - que ne suis-je petite souris pour pouvoir me glisser dans cette bibliothèque...

J'ignore quel est l'avenir du livre en tant qu'objet sous sa forme actuelle, mais il n'est pas moribond et son présent me semble assuré : après tout, cette affaire pleine de livres a boosté les ventes d'au moins un titre, L'insurrection qui vient. Je terminerai par un texte extrait des carnets de Calaferte (1983), cité par Michèle Petit dans Eloge de la lecture : la construction de soi (Belin, 2005) : "Imaginer l'homme amputé de l'écriture et de son corollaire, la lecture, est faire référence à une société exclusivement soumise au réflexe mécanique où il n'aurait plus d'identité propre ; que ce décervelage soit préconisé par des bandes intéressées, certes, mais c'est sans compter avec l'exigence poétique, cette énergie vitale qui, sous quelque forme que ce soit, est comme implantée dans chaque individu, lui permettant, pour le moins, de s'assigner une dignité à titre individuel.

L'entretien de Julien Coupat avec Isabelle Mandraud et Caroline Monnot (Le Monde)

"Drôle de terroriste", le regard d'un journaliste québécois sur cette affaire française (Le Devoir)

samedi 23 mai 2009

Un an déjà !

Ici, c'est comme dans la vraie vie : j'oublie les anniversaires. J'ai donc laissé passer celui du Bibwebzine sans faire le billet un peu "marronnier" que tout blogueur digne de ce nom consacre à ce genre de célébration. Puisque c'est aujourd'hui le non-anniversaire de ce blog, j'ai eu envie de faire un bilan de cette première année et suis allée chercher des informations dans les statistiques fournies par Google Analytics.

En un an, le Bibwebzine a reçu près de 7 000 visites - je dis bien "bibwebzine", pas "bibwbzune", "bibwebzinz" ou "bipwebzine". Vous êtes venus de 64 pays - quelle joie ! Les visiteurs sont très majoritairement parisiens ; viennent ensuite les Limougeauds, puis 400 autres villes réparties sur toute la France. Celle-ci est suivie d'assez près par la Belgique, ce dont je me réjouis tant je me sens proche de ce pays. Autres origines : le Canada, l'Espagne, la Suisse, les pays du Maghreb, les Etats-Unis, l'Allemagne, la Finlande, le Gabon, la Lituanie, la Roumanie, le Japon, le Brésil, la Chine, la Côte d'Ivoire... je ne les cite pas tous mais ne voudrais surtout pas oublier Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

Vous êtes des gens sérieux, vraiment sérieux, je crois que je vais en tenir compte à l'avenir : les posts les plus lus ont trait à la notation administrative et l'évaluation, aux OPACs de nouvelle génération et au compte-lecteur. "La lecture, ce vice à punir" a également, actualité oblige, beaucoup de succès. Mon carnet de bord de préparation au concours de conservateur a été aussi pas mal lu.

Beaucoup de bibliothécaires parmi vous, de nombreux gens du livre :-)

Mais pas seulement. Voici quelques critères de recherche qui ont permis d'arriver ici :
* aide j'ai un exposé sur l'arc électrique
* comment rejoindre le bus 42 à partir de la ligne 74
* image andouillette frites
* laïcité du mur d'enceinte du cimetière
* prénom ayant un rapport entre le boulevard Hausmann et la tortue
* carapace tortue déteignant
* bon anniversaire en amarhique

Relèvent plutôt du domaine professionnel :
* super librarian
* métier où il y a du risque (!)
* classification dewey pour les nuls
* aleph le sigb qui rend fou
* blog de Bertrand Calenge (!)
* Bertrand Calenge est-il sur facebook (décidément !)
* punir par la lecture (!!!)

Relèvent vraiment du n'importe quoi :
* african bushmen reveal genital growth mysteries
* blog lolo de reims fait caca dans les toilettes avec son collant
* liste des inscrits sur facebook à Limoges
* kool shen en couple ?

Enfin, celui qui m'a vraiment amusée : les dessins drôles au boulot organigramme de la hiérarchie.

dimanche 17 mai 2009

Des livres comme virus éditoriaux

"Lettre à l'éditeur


Paris, le 24 XI 1999,

Cher Eric,


Tu trouveras ci-joint la nouvelle version, largement augmentée et tirée à part, d'Hommes-machines, mode d'emploi. Contre toute apparence, il ne s'agit pas d'un livre, mais d'un virus éditorial.
Le Livre, en tant qu'il se tenait face à son lecteur dans la même feinte complétude, dans la même suffisance close que le Sujet classique devant ses semblables, est, non moins que la figure classique de l'"Homme", une forme morte.
La fin d'une institution s'éprouve toujours comme la fin d'une illusion. Et c'est aussi bien le contenu de vérité en vertu duquel cette chose passée est déterminée comme mensonge qui apparaît alors. Que, par-delà leur caractère de clôture, les grands livres n'aient jamais cessé d'être ceux qui parvenaient à créer une communauté ; qu'en d'autres termes, le Livre ait toujours eu son existence hors de soi, voilà qui ne fut admis qu'à une date somme toute assez récente. Il paraît même que camperait encore quelque part sur la rive gauche de la Seine une certaine tribu, une communauté du Livre, qui trouverait dans cette doctrine tous les éléments d'une hérésie.
Tu es bien placé pour constater que la fin du Livre ne signifie pas sa brutale disparition de la circulation sociale, mais au contraire son absolue prolifération. Le foisonnement quantitatif du Livre n'est qu'un aspect de sa présente vocation au néant, tout comme sa consommation balnéaire et le pilon, qui en sont deux autres.
Dans cette phase, il y a donc certes encore des livres, mais ils ne sont plus là que pour abriter l'action corrosive de VIRUS EDITORIAUX. Le virus éditorial expose le principe d'incomplétude, l'insuffisance fondamentale qui est à la base de l'objet publié. Il se cale par les mentions les plus explicites, par les indications les plus grossièrement pratiques - adresse, contact, etc. - dans la perspective de réaliser la communauté qui lui manque, la communauté encore virtuelle de ses lecteurs véritables. Il place en un coup le lecteur dans une position telle que son retrait ne soit plus tenable, telle du moins que ce retrait ne peut plus être neutre. C'est dans ce sens-là que nous efflanquerons, aiguiserons, préciserons la Théorie du Bloom.

[...]

Amicalement,

Junius Frey"

Tiqqun, Théorie du Bloom (La Fabrique éditions, 2000)

dimanche 10 mai 2009

Des illisibles

"Ces fameux livres qu'on dit souvent "illisibles" ne le sont bien souvent que parce qu'ils exigent un temps d'absorption que notre emploi du temps nous refuse. En cela, le livre se pose, et se trouvera toujours, comme ennemi, rival du temps de travail ; il est de l'ordre de la perte, au sens ontologique et économique, car le gain qu'il propose ne saurait être ni quantifié ni assuré, même en négatif. La lecture n'est pas l'apanage des oisifs ou des bourgeois, comme on l'a dit à l'époque d'une certaine idéologie ; c'est avant tout une utopie, celle d'un état où l'apparente passivité dissimule une activité non-productive. Voilà pourquoi, à sa façon naïve et velléitaire, le livre-monstre se pose en contempteur de l'ordre établi : il contraint le lecteur à prendre conscience de son impuissance. Partant, il l'agace, le tente, le frustre, le supplie, le fascine, l'obsède, le rejette aussi. L'illisible n'est plus alors synonyme d'échec (de la part du livre ou du lecteur) mais nouvelle dimension du livre, c'est la somme des "plis" que nous n'aurons jamais le temps ni le droit de déplier, comme si le livre possédait en lui une faille, et que ça ne cessait de fuir par cette faille, nous comme lui. Mais cette éventuelle "illisibilité" née du gigantisme, qui n'est pas comme on l'a souligné constat d'un échec ou simple trace d'une négativité, se veut en réalité porteuse d'un projet autrement plus ambitieux : remettre en cause la notion de lecture telle que nous la concevons ordinairement, c'est-à-dire en terme de linéarité. Car dès lors qu'une oeuvre s'est affranchie du malsain diktat de la linéarité, pourquoi son appréhension, sa préhension, sa dimension obéiraient-elles, contre toute logique, à ladite linéarité ? Au lecteur de devenir à son tour un monstre, un avatar de l'excès, et d'inventer une lecture qui défasse cette soi-disant illisibilité qui n'est finalement qu'une erreur de parallaxe engendrée par notre conditionnement social. Lire - et l'excès est justement là pour le révéler - n'est pas lire du début à la fin, lire in extenso. Il n'y a pas d'in extenso de la lecture. Pour la bonne raison qu'il n'y a pas de territoire défini du lire : la page est nomade, et son voyageur doit apprendre à l'être aussi. Mieux encore : la lecture peut se faire guérilla, plutôt que campagne napoléonienne. Origami, et non coloriage."

Claro, Le clavier cannibale (Inculte, 2009)

Le blog de Claro, c'est ici

lundi 4 mai 2009

Les transformations silencieuses

"Quand je vais de Paris en Bretagne, je regarde souvent, de la fenêtre du train, s'approcher la grande modification attendue. Mais toujours elle échappe. Au Mans, nous sommes encore dans la dépendance de Paris et du fameux "bassin", le paysage reste ouvert. Or, à Laval, nous avons définitivement basculé dans un pays étrange, retiré, devenu secret, en dépit de sa platitude. Et pourtant nulle démarcation entre les deux. Est-ce dans le passage, en sous-sol, du calcaire au granit qu'on lit la mutation, ou de la tuile à l'ardoise du toit des maisons, ou dans le vert des prés, ou dans la forme des clochers ou même dans ces cieux, non plus tendrement "voilés de vapeurs roses" (Baudelaire), mais où les nuages sont structurés désormais en formes vertigineuses, si durement ciselées par le couchant ? Quand donc a commencé d'apparaître, dans l'atmosphère ou la vie des gens, l'élément marin ? Une chose est sûre : même si rien ne l'indique dans le relief, tout a changé sous nos yeux, sans qu'on le perçoive, et jusqu'à la façon dont le soleil se couche derrière les nuages. Un grand chavirement s'est produit, au cours du trajet, mais sans fissure qui le trahisse. Comme si rien ne s'était passé. Car cette prégnance, ou cette ambiance, cette "atmosphère", ne sont pas délimitables en termes de propriétés et sont donc réfractaires à notre prise ontologique."

François Jullien, Les transformations silencieuses (Grasset, 2009)

jeudi 30 avril 2009

La lecture, ce vice à punir

Avez-vous des livres subversifs dans votre bibliothèque ? Moi, oui. Philosophie subversive, poésie subversive, art subversif, romans subversifs, essais subversifs. Sans oublier les textes de base des grandes religions, ceux qui touchent aux politiques linguistiques. Et tous les Grands de la littérature. Et les expérimentaux. En réfléchissant bien, il est fort probable qu'il n'y ait dans ma bibliothèque aucun livre non subversif. Quel serait, d'ailleurs, l'intérêt de s'entourer d'écrits insipides, consensuels, lisses, qui n'apportent rien à la réflexion ?

Il y a quelques mois, ptilonorhynque disait se sentir "quelque peu perturbée" en déballant le contenu de sa bibliothèque sur Babelio : impression de se livrer, de se dévoiler un peu trop, de se mettre en danger. Eh bien, il faut le savoir, les livres que nous possédons dans nos bibliothèques peuvent retenus contre nous. Par la justice de notre pays. C'est ce qui vient de se produire à la bibliothèque collaborative de Tarnac, petite bourgade du Plateau de Millevaches (Corrèze) : les policiers y ont saisi vingt-sept livres (sur 5000) qu'ils ont estimés subversifs, pour les porter au dossier d'instruction dans le cadre de "l'affaire Coupat". J'aimerais beaucoup connaître la liste complète des titres saisis. Je sais seulement, grâce à un article de Libératon, que parmi eux figurent L'insurrection qui vient (gros succès de librairie depuis quelques semaines...), un livre de Toni Negri, une enquête du journaliste David Dufresne publiée chez Hachette-Livres, Maintien de l'ordre.

Lorsque j'ai eu connaissance de cette descente de police dans une bibliothèque, j'avoue que mon sang de bibliothécaire s'est mis à bouillonner. Je me suis interrogée sur le pouvoir du livre, aujourd'hui où tout circule si facilement sur internet. Les livres sont encore perçus comme un danger par les pouvoirs en place ! Ils peuvent être pris en considération par la justice comme élément à charge ! Aujourd'hui ! En France ! J'en suis abasourdie, partagée entre le rire et l'indignation. D'autant plus que ces ouvrages, il suffit d'aller dans une librairie ou une bibliothèque publique pour les trouver - on déniche aussi facilement, sur internet, de larges extraits de la prose fort intéressante du Comité invisible...

La petite bibliothèque de Tarnac n'est (n'était ?) certes pas une bibliothèque "publique" au sens où nous, professionnels, l'entendons habituellement. Le bibliobus de la bibliothèque départementale de prêt de la Corrèze n'y faisait peut-être pas de dépôt. Il s'agit d'une bibliothèque privée, mais gérée collectivement et largement ouverte aux amis, ainsi qu'à la population du village et du Plateau. Je n'ai jamais mis les pieds à Tarnac, mais j'imagine cette bibliothèque comme un lieu de vie, un espace mis en commun, propice à l'étude, à la réflexion et aux échanges, en lien étroit avec un autre lieu si important dans la vie d'un village : l'épicerie.

Les bibliothécaires apprécieront. Les autres aussi.

Pour prolonger : le blog de Benjamin, "épicier-terroriste" amateur de livres