lundi 2 février 2009

Mauvais temps pour les livres de sciences humaines et sociales

La Fondation Maison des Sciences de l'Homme organisait ce week-end la 3ème édition des "Rencontres du livre de sciences humaines" à l'espace d'animation des Blancs-Manteaux (Paris 4ème). Ces rencontres, ce sont 130 éditeurs et plus de 20 tables rondes et conférences. Je n'ai pas pu assister à tout, puisque plusieurs rencontres avaient lieu simultanément, mais je vais poser ici quelques notes (à l'état brut) prises au fil des heures.

Je commence aujourd'hui par la table ronde finale (c'est mon blog, je fais ce que je veux...), qui me semble être un épitomé des questionnements de ces journées.

Intitulé : "Mauvais temps pour la pensée"

Présentation : "Dans un contexte idéologique où la productivité devient une valeur cardinale, quel temps reste-t-il aux chercheurs pour mener à bien des travaux de qualité ? Quel temps reste-t-il aux comités scientifiques pour les évaluer ? Quel temps pour les lire ?

Participants :
Eric Aeschimann
(journaliste à Libération, critique d'essais),
Pierre Judet de La Combe
(EHESS - philologie du grec ancien),
Christophe Prochasson
(Ed. EHESS),
Philippe Simay
(La Vie des idées),
Stéphane Bureau
(Ed. Armand Colin)

Modérateur : Jacques Munier (producteur de l'émission "A plus d'un titre" sur France Culture)

CP
- Trois temporalités dans le temps du philosophe : rapide (journal), intermédiaire (revue), long (livre).
- Age d'or des années 60-70 : le temps des paradigmes (non remplacés).
- Les livres sont menacés dans le système d'évaluation qui se met en place pour la recherche (comptent moins que la publication d'articles dans des revues).
- Revendication d'un coeur de métier qui suppose un éloge de la lenteur.

EA
- Réticences à entrer dans le sujet sous l'angle de la menace extérieure.
- Il existe des contradictions internes à la production de sciences humaines et sociales;
- Frilosité actuelle de l'édition face aux "grandes idées" + production émiettée sur le plan intellectuel + effet d'hyperspécialisation (pointillisme) = perplexité du journaliste-critique.
- Temps bref du journalisme, des médias
- Ambiguïté dans la demande : livres qui apportent un éclairage sur le réel ("intellos" très sollicités depuis la fin des années 70 - début des années 80 pour dire le vrai) ; mais ne doivent pas trop bousculer les lignes, pas tout détricoter. Des sciences humaines et sociales, oui, mais jusqu'à quel point ?
- Au chercheur, on demande une expertise précise.
- Demande symptomatique d'essais faciles + "scandale de la vérité".

PS
- Malaise dans la production : les critères d'évaluation deviennent aberrants.
- Surspécialisation - cloisonnement des disciplines
- Production de textes courts, qui livrent leur vérité dans l'instant (pas de diachronie);
- Mais la production intellectuelle se porte bien. Un livre sans travail et sans idées n'intéresse personne (= aucun chercheur), même s'il se vend.
- Il faut une substance individuelle.
- Incroyable demande de sens de la part de la société civile (cf. succès des universités populaires, des cours du Collège international de Philosophie,...)

PJdeLC
- Domaine de la connaissance pure : crise interne ET externe.
- Opposition savant/journaliste (cf. Bourdieu).
- Autre temporalité de la recherche : connaître plus qu'informer. Nécessaire retrait du chercheur.
- Espace scientifique = espace de controverse (pas de concurrence).
- Or, menace d'un modèle darwinien de sélection au coeur de l'université.
- Menace interne : mort programmée du livre (au bénéfice des revues).
- Menaces sur l'université comme lieu d'autonomie intellectuelle.

SB
- La demande des étudiants évolue.
- Politique d'Armand colin dans une double direction : essais (pour l'immédiateté) ; fonds à valeur patrimoniale (ouvrages de référence)

CP
- Le système d'évaluation des chercheurs les pousse plus à publier des articles dans revues prestigieuses (en nombre très limité) qu'à publier des livres.
- Mais beaucoup de vitalité dans la publication ET forte réactivité de la communauté scientifique.
- Les éditions de l'EHESS ne produisent pas seulement des livres, mais aussi des débats.
- Chercheurs et journalistes devraient travailler ensemble.

JM
- Le public, avide de compréhension, demande de l'expertise.
- Rôle important des petits éditeurs qui prennent le risque d'éditer des ouvrages exigeants.

PS
- La Vie des Idées se situe en fin du temps des idées, dans une temporalité proche de celle des libraires. Les chercheurs y font des comptes rendus (gratuitement) pour maintenir le marché du livre en SHS.
- Attention portée aux petits éditeurs, qui ont moins de moyens en terme de services de presse.

EA
- Pour penser, faut-il une institution, et cela suffit-il ? Cf. dernier cours de Foucault : le vrai philosophe est celui qui a une vraie vie (philosophe professeur vs philosophe engagé dans la vie).
- Les chercheurs revendiquent une autonomie, mais aspirent à être payés par l'Etat.
- Problème des livres collectifs : en tant que journaliste, "ne les regarde même pas", car incertain d'y voir à l'oeuvre une pensée qui agit "par mauvais temps".

JM
- Les ouvrages collectifs sont une chance pour les jeunes chercheurs.

JS
- Ils peuvent être une manière facile de faire un livre, mais ce sont parfois des livres qui font bouger la pensée des sciences humaines.

PJdeLC
- Les universitaires sont plutôt moins en danger que le reste de la population.

SB
- Armand Colin = aussi éditeur de revues.
- Importance de l'appui du CNL à la petite édition.
- Multiplication des ouvrages témoigne de l'essor de la pensée en mouvement.
- Tirage moyen en SHS : 3000 (mais le plus souvent 1500 ex. par ouvrage).
- Problème de la charge administrative croissante qui repose sur les chercheurs.

JM
- Apparition de nouveaux termes : par ex. "capitalisme cognitif".

CP
- Les livres collectifs sont-ils de vrais livres ou des recueils d'articles ?
- La façon de faire la science sociale est de plus en plus collective.
- Les chercheurs ne sont pas hostiles à l'idée d'évaluation, mais l'université est malade. Qui évalue ? Comment ? Sur quels critères ?

JM
- Les ouvrages collectifs permettent le comparatisme (ex. : Ce que le genre fait aux personnes, éd. EHESS).

PS
- La Vie des Idées = réflexion sur l'accessibilité.
- Gratuité + espace + temps = correspond bien aux mouvements de la pensée dans les SHS.

EA
- Demande de sens ne signifie pas exactement demande d'expertise.
- Le lecteur veut voir une pensée en oeuvre.
- Les essais vraiment intéressants percent.

Aucun commentaire: