lundi 27 octobre 2008

Classer la francophonie

Un article de Chantal De Grandpré publié dans le dernier numéro de "Bibliothèque(s)", la revue de l'Association des Bibliothécaires de France (non disponible en ligne - bravo l'ABF 1.0) me semble contestable à bien des égards. Il s'intitule "La Bibliothèque francophone multimédia de Limoges : ou la francophonie au coeur même de la France profonde", titre sur lequel je ne ferai pas de commentaire, sinon sous une forme interrogative : d'où parles-tu ?

Je voudrais juste évoquer ici une question de taxinomie : "Qu'est-ce qu'un auteur francophone ?" s'interroge CDG. Je sais, cette question est casse-gueule - mais peut-être est-elle seulement mal posée... La réponse, très borgésienne et qu'il est préférable d'aborder sous un angle ironique, prend la forme d'une liste qui va du plus simple ("les cas qui ne posent aucune interrogation métaphysique au bibliothécaire catalogueur") au plus complexifié. Je cite (c'est moi qui souligne) :

"les états de la francophonie solaire que sont le Québec, la Belgique et la Suisse"

"les auteurs dits "du champ" - entendre : issus des ex-colonies françaises - principalement du Maghreb et de l'Afrique noire"

"Reste l'épineuse question des expatriés linguistiques : Agota Kristof, d'origine hongroise ; Andreï Makine, russe ; Hector Bianciotti, argentin ; Eugène Ionesco, roumain,..."

"Et celle, pire encore, des bilingues ou multilingues transculturels rétifs à toute classification : Samuel Beckett, dont l'oeuvre majeur est écrit en français mais qui revient à l'anglais à la fin de sa vie ; Vladimir Nabokov, dont le Lolita est un des chefs-d'oeuvre de la littérature américaine mais qui a commis quelques textes en français ; Nancy Huston, canadienne mais pas canadienne-française, plutôt canadienne et française, qui s'auto-traduit."

Savoureux. Goûteux. Il y manque, à mon avis et toujours dans une optique borgésienne, une rubrique :

ceux qui n'entrent dans aucune de ces catégories : auteurs du Proche et du Moyen-Orient, d'Asie, des Caraïbes (par exemple) qui utilisent le français comme langue d'écriture.

On notera que CDG distingue bien une francophonie de pays riches (le francophonie "solaire") d'une francophonie de pays moins riches (les auteurs dits "du champ"). Sans commentaire, tellement c'est affligeant.

CDG dit souvent, à qui veut l'entendre, que lorsqu'elle est arrivée en France elle s'est réjouie à l'idée d'habiter désormais dans un pays monolingue - les catalans, occitans, bretons, basques, et autres militants de la reconnaissance des "autres" langues parlées en France apprécieront. Quant à moi, je ne partage pas sa conception étriquée de ce qu'est ou devrait être la francophonie et la manière dont elle pourrait vivre dans les bibliothèques françaises, y compris et surtout à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.

Djibril Diop Mambety, réalisateur camerounais dont il faut absolument voir et revoir Hyènes, récemment sorti en DVD, affirme : "Le français, nous l'avons payé cher ; maintenant, il nous appartient". J'approuve.

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